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Du rejet des vérités au suicide de notre civilisation

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La criminalisation de la séduction et de la colère, le refus de toute douleur sont des tendances inquiétantes qui minent nos sociétés.

Notre société est-t-elle en passe d'évoluer vers une impossibilité des humains à se rencontrer ? Les sites aux offres de rencontre, pour adultes, à connotation sexuelle sont légions, ils sont ostracisés. La drague, les remarques, l'insistance, et même les regards, sont maintenant sujets à remontrances, réprimandés, condamnés moralement voire légalement. La menace du harcèlement moral au travail entraîne qu'aucune phrase échangée ne dépasse le contexte du travail, que plus personne ne se mette en colère, ce qui parait impossible, que les relations entre "collègues" soient "aseptisées".

Les Français qui déjà ont un temps de travail parmi le plus bas au monde se considèrent surmenés, surchargés, harcelés. Cette forte tendance à refuser le contact humain, qui implique que les rapports peuvent contenir une partie de séduction et de rapport de force, est amplifiée par l'usage grandissant du numérique, des téléphones portables, jeux vidéo, consultations internet, réseaux sociaux, et de la télévision.

Cette nouvelle façon de vivre entraîne paradoxalement un isolement social. Plus les moyens techniques et le progrès matériel progressent, plus les distances interpersonnelles et physiques, elles aussi, s'accroissent. Cela peut mener à une sociopathie de toute la société, en particulier dans les pays développés, dont une des conséquences est déjà une décroissance démographique, le signe de la décadence des civilisations.

Cette évolution devient très claire aux États-Unis, en particulier sur le plan de la santé. Ce pays continent qui, généralement, nous devance d'une bonne dizaine d'années, enregistre pour la première fois une espérance de vie des hommes en diminution. Outre-Atlantique, les trois premières causes de mortalité brutale sont les suicides, passés à la première place, suivis des accidents de la route et de l'utilisation extrême de drogues originaires de l'opium. Les produits dérivés de l'opium sont utilisés soit pour s'évader du monde, soit pour calmer des douleurs chroniques, dont la moindre d'entre elles est devenue insupportable. Ils deviennent ainsi toxicomanes. Ces phénomènes ont été en très forte progression pendant toute la présidence Obama, et ne semblent pas être en diminution actuellement.

Aujourd'hui, une personne performante qui s'imagine libre, est en réalité enchaînée comme Prométhée, le bienfaiteur de la race humaine. Un aigle dévore son foie qui se régénère constamment. Cet aigle, on peut le concevoir comme son alter ego, ainsi la relation entre Prométhée et l'aigle est une relation d'auto-exploitation. Kafka y voit une fatigue réparatrice puisque la plaie se referme. Mais il y en aussi une fatigue où le sujet se repose sur le monde, une saine "fatigue qui place sa confiance dans le monde" (Peter Handke). La fatigue de soi-même, isolé, soustrait du monde, sans monde, qui isole et fait disparaître tout rapport à l'autre, qui se rapporte qu'à soi dans un narcissisme exacerbé.

Aujourd'hui, la psyché d'une personne performante se différencie de celle d'une personne discipliné. Le "Moi" de Freud concerne la personne discipliné. La réalité psychique de Freud est contraignante, répressive, avec ses règles et ses interdits. Il met la personne sous une servitude et l'opprime. À l'instar de la société de la discipline, cet réalité psychique est comme noyautée par des murs, des seuils, des frontières et des postes frontières. Cela n'est possible que dans une société répressive qui fonde son organisation sur la négativité, l'interdit et de la règle.

Aujourd'hui, nous sommes dans une société de la performance, qui s'emploie à refuser l'interdit et la règle et se voit comme une société de la liberté. Le verbe qui identifie, caractérise la société actuelle, c'est "pouvoir" qui a remplacé "devoir". Ce tournant sociétal produit une restructuration de l'âme.

Le fait de ne pas admettre la moindre contrariété, souffrance, engagement déséquilibré dans les rapports humains, amène à une impossibilité de vivre ensemble. Cette orientation du destin humain que l'on voit se dessiner aux États-Unis et en Europe semble être irrémédiable. Il s'agit peut-être d'une nouvelle cause de disparition des civilisations. Ce qui est certain sont apportés par les signaux clairs que nous donnent la santé et la démographie. Bien au-delà des peurs des maladies infectieuses, ils montrent que l'asociabilité des humains de notre société devient un problème majeur.

Les rapports humains poussés jusqu'à l'inutilité, laisseront les humains dans une plus grande insécurité économique, affective, psychique, les rendant encore plus désespérés de partager, c'est-à-dire, de s'auto-exploiter !

On ne supporte plus ni contradiction, ni rapport de force, ni rapport de séduction, et on voudrait vivre dans un monde idéal défini par la société "numérique" dans laquelle les "amis" de Facebook, Google ou Twitter remplacent les relations humaines véritables. Un monde virtuel qui pourrait laisser place, un jour, aux robots chargés de gérer la vie humaine.

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