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Non, la souveraineté n'est pas la toute-puissance solitaire

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Le mouvement des Gilets jaunes et les slogans populaires appelant à la démission du président Emmanuel Macron ont exposé le concept de souveraineté et la manière dont un organe politique existe, s'organise et agit selon ses propres fins. La souveraineté, à son plus haut niveau de commandement, n'est plus attribuée par une volonté divine mais par une volonté politique qui fait la loi. Elle repose sur une légitimité, celle des citoyens.

La souveraineté est le périmètre d'un ordre juridique et institutionnel en vigueur, l'espace dans lequel s'étend le droit, et en même temps, c’est une sphère d’actions et de réactions sociales, un corps vivant qui crée un peuple, une citoyenneté. La souveraineté est tout autant le sujet collectif qui agit en tant qu'unité que l'instrument institutionnel de l'action politique. Il n’existe pas de souveraineté sans un corps politique dont il est l'impulsion vitale, ni de corps politique sans souveraineté.

La légitimité est la raison pour laquelle l'obéissance est demandée

La souveraineté, vis-à-vis de la sphère publique, est à la fois une condition et un résultat. Elle rend possible la distinction entre public et privé, réalisant la protection des vies et des biens, ainsi que l'utilité, le bien-être et la prospérité de l'ensemble du corps politique. Dans une société complexe, traversée de tensions et de conflits, le corps politique s'exprime politiquement par la souveraineté. La dynamique historique de la souveraineté est donnée par les préjugés politiques établis entre les dimensions du monarque, de l’État, de la loi, du peuple. La force sociale et politique parfois hégémonique au sein de l'espace de souveraineté est également le porteur de la légitimité dont la souveraineté a besoin ; la légitimité est la raison pour laquelle l'obéissance est demandée et accordée.

Il y a donc une légitimité monarchique de droit divin, une libérale de droit individuel, une démocratique de droit populaire, une révolutionnaire de droit de classe, une oligarchique de naissance ou de recensement, et une technocratique de droit, de connaissance et d'efficacité. En toute légitimité, nous découvrons que la souveraineté n’est pas seulement une protection mais aussi une projection, un projet, une idée de la coexistence.

La relation entre la souveraineté et l'individu est complexe. La tâche historique de la souveraineté est de concentrer et de rationaliser la politique, et de confier la règle de droit à un État qui rend la vie sociale possible en établissant un ordre juridique, dont le contenu principal est habituellement la sauvegarde de la vie et de la propriété privée. L’État agit conformément à la loi.

La souveraineté est le réalisme, pas l'hypertrophie du moi

De là découlera la revendication publique qui dépasse l'obéissance à la loi et l'obligation de résistance au souverain. Grâce à la révolution une nouvelle légitimité s'ajoute à la souveraineté d'Etat, celle des citoyens.

La souveraineté n'est pas la toute-puissance solitaire d'un sujet politique autarcique. La souveraineté est le réalisme, l'existence consciente d'un moi collectif, pas l'hypertrophie du moi. La souveraineté d'un organe politique est la capacité d'établir comment rester dans le monde et dans l'histoire, comment gérer l'environnement extérieur, comment reconnaître les intérêts permanents d'un État. Une capacité qui peut aussi être perdue. Et puis il y a des peuples, ou des sujets, sans souveraineté.

Ainsi, la souveraineté en tant que volonté de la nation n’est pas nécessairement le nationalisme, c’est l’autonomie de cette volonté, même la plus pacifique et la plus ouverte. La souveraineté en tant que création de la distinction entre les nationaux et les étrangers n'est pas nécessairement la xénophobie, mais la volonté de délimiter un espace dans lequel le sujet politique collectif a un pouvoir et une responsabilité directs.

Par conséquent, la souveraineté est toujours limitée, à l'extérieur, car à côté d'une souveraineté, il y en a d'autres. La souveraineté est le principe du pluralisme international, dans un espace qui est en soi anarchiste. A côté de cette limitation horizontale, il y a ensuite une limitation verticale : les souverainetés entrent entre elles dans des relations hiérarchiques (même si formellement cela ne peut être admis). Les zones d'influence, les alliances déséquilibrées, les dépendances politiques et économiques dessinent un monde de souveraineté avec différents degrés de limitation, des puissances impériales aux États vassaux.

La souveraineté exprime des certitudes, mais aussi des contradictions, économique (conflits d'intérêts), politique (conflits de pouvoir), existentielle (conflits de liberté et de volonté). Portant des problèmes, ainsi que des solutions, elle exprime le sérieux et le risque essentiel de la politique, mais aussi la capacité d'un peuple à gérer sa vie de manière indépendante et à protéger ses propres intérêts. La souveraineté était le but polémique des puissances hostiles à la politique et à l'État.

Cette situation pleine d’ambiguïté a généré des demandes populaires

La question de la souveraineté en Europe, dans l'UE, dans la zone euro (espaces qui ne coïncident pas) est encore compliquée. Nous sommes ici confrontés à l’existence d’États officiellement souverains qui ont renoncé à une partie de leur souveraineté et à leur monnaie. Cela a engendré des tensions toujours plus fortes entre les règles (traditionnellement déflationnistes) dont ne disposent plus les États et les besoins des sociétés nationales, exacerbés par la crise et l'austérité, que les États doivent satisfaire.

Des tensions qui entraînent à leur tour des fractures entre les zones riches et efficaces de la zone euro et les zones les plus pauvres et les moins performantes, donnant lieu à des frontières encore plus inaccessibles que par le passé. L'Union européenne est aujourd'hui figée sur une situation intermédiaire, sur une impasse entre les Etats et l'Union, qui doit être surmontée, mais personne ne sait vraiment dans quelle direction elle pourrait bien aller. Cette situation pleine d’ambiguïté a généré des demandes populaires de protection, de retour à l’Etat, de défense contre la dynamique globale et les règles imposées par une organisation européenne qui n'est en fait que désunions et désaccords, mais qu’il est coutumier de considérer plus souverainiste que chacun des États membres qui la composent.

Ces demandes sont des craquements, des fissures, parfois des vices cachés, dans la construction européenne. Alors que la renaissance de la logique souveraine se manifeste à la poursuite de plus en plus évidente des intérêts stratégiques nationaux, des polémiques anti-souveraines névrotiques sont déclenchées, dont le sens est comparable à une impossibilité psychique de raisonner normalement. Pour les fanatiques de l'Union européenne, raisonner, réfléchir, débattre, étudier la réalité des résultats avec ses avantages et ses inconvénients, sont des actes sans intérêt et dangereux.

Mais les faits sont têtus et les défis politiques à affronter, les intérêts permanents à protéger, la reconstitution de la notion de souveraineté nationale, sont plus que jamais à considérer avec réalisme, sans diabolisation et sans exorcisme, dans la mesure où l'avenir du pays est très incertain, surtout si la situation se dégrade encore dans les prochaines années.

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Arnaud Borriello
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Ces demandes sont des craquements, des fissures, parfois des vices cachés, dans la construction européenne. Alors que la renaissance de la logique souveraine se manifeste à la poursuite de plus en plus évidente des intérêts stratégiques nationaux, des polémiques anti-souveraines névrotiques sont déclenchées, dont le sens est comparable à une impossibilité psychique de raisonner normalement. Pour les fanatiques de l'Union européenne, raisonner, réfléchir, débattre, étudier la réalité des...

Ces demandes sont des craquements, des fissures, parfois des vices cachés, dans la construction européenne. Alors que la renaissance de la logique souveraine se manifeste à la poursuite de plus en plus évidente des intérêts stratégiques nationaux, des polémiques anti-souveraines névrotiques sont déclenchées, dont le sens est comparable à une impossibilité psychique de raisonner normalement. Pour les fanatiques de l'Union européenne, raisonner, réfléchir, débattre, étudier la réalité des résultats avec ses avantages et ses inconvénients, sont des actes sans intérêt et dangereux.

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Arnaud Borriello
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