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Quand les historiens empêchent l'accès à l'Histoire

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L'Histoire est un objet politique de premier ordre et au grès des époques, elle s'écrit différemment dans le but de servir tel ou tel intérêt supérieur. L'époque moderne facilite l’utilisation des pires manœuvres de manipulations et de mensonges noyés dans des montagnes d'informations quotidiennes.

Annie Lacroix Ritz, une historienne remarquable, explique son boycott par la pensée dominante et les médias si dociles et subventionnés. En réaction aux mensonges assumés, elle est la référence incontournable, pour qui veut comprendre le XXème siècle européen. Ses livres sont dérangeants, car ils obligent les historiens officiels à sortir de leur "zone de confort", hors de leur petit monde fait de convictions plus que d’analyses des faits, de reprises inlassables de la vérité officielle. Ils sont vite à bout d’arguments, ils ne leur restent que l'indignation, la polémique, les sous-entendus, les attaques en meute pour défendre leur honneur. Annie Lacroix Ritz est une grande chercheuse qui interroge inlassablement les archives dont tant d’autres semblent se détourner, comme s’ils voulaient les laisser dans l’ombre. Ses travaux sur l'exfiltration des “nazis utiles” sont particulièrement éclairants, notamment sur les méthodes dont ont usé les Etats-Unis pour asseoir leur domination sur l’Europe.

Avec l’appareil intellectuel et scientifique moderne, l’historien peut certes être influencé par ses opinions, mais globalement l’idée de tordre l’histoire, de masquer, d’omettre, de taire, de frelater, de nier les faits et la réalité est aujourd'hui une aventure risquée et une tournure d’esprit du passé. Une attitude des hagiographes du Moyen-âge. Certains croient que les historiens ne pouvaient qu'être honnêtes hommes et femmes et qu’il était impossible que l’engagement pour telle ou telle cause conduise la communauté universitaire à biaiser et à choisir les faits correspondants à tel ou tel choix idéologique ou politique.

Nos historiens officiels auraient pu bosser au Moyen-âge et faire le portrait idéal et déconnecté du réel du roi ou de la création du royaume. Que l’on doive enseigner cette histoire idéale aux élèves, que tout discours critique soit exclue des livres scolaires, que des universitaires se prêtent à ces bassesses intellectuelles et soient à ce point fermé aux autres discours, est à l'image de l'époque moderne, effrayante.

"L’Europe véritable exige la vérité"

Le dernier exemple tragique est donné par le livre de Philippe de Villiers, ancien président du Mouvement pour la France et ex-député, europhobe convaincu, sur les origines de la construction européenne. Un collectif d’universitaires européens spécialistes d’histoire contemporaine dénonce, dans une tribune du journal Le Monde, l'ouvrage du créateur du "Puy du Fou" (un complexe de loisirs français à thématique historique situé en Vendée) en prétextant qu'il s'agit d'un "tissu de faux-semblants propre aux théories du complot".

Celui qui s'est retiré de la vie politique explique "chercher la vérité" et se donne pour mission de "débusquer les mensonges". Selon lui, les pères fondateurs de l’Union européenne, dont Jean Monnet, auraient conspiré contre les peuples du Vieux Continent, avec l’aide de plusieurs institutions et fondations américaines, comme la Fondation Ford. Il accuse également Robert Schuman d’avoir travaillé sous les ordres du maréchal Pétain pendant la Seconde Guerre Mondiale. La réponse de Philippe de Villiers aux historiens qui ont réagi à ses propos, en tentant de les démonter un à un, est sans ambiguïté :

"Un collectif d’universitaires a publié dans Le Monde daté du 28 mars une tribune en riposte à mon dernier livre, J’ai tiré sur le fil du mensonge et tout est venu. Il le qualifie de complotiste, tout en expliquant que les pièces inédites que je publie seraient bien connues, et m’attaque pour des propos que je n’ai pas tenus. [...] J’affirme, moi, que les crises multiples, la montée d’un climat insurrectionnel et la désunion européenne d'aujourd'hui sont le résultat d’un déni historique. [...] Enfin, on me dit que le contexte de la guerre froide justifierait tout. Non, la lutte anticommuniste n’impliquait nullement de se soumettre à une puissance étrangère, quelle qu’elle fût. De Gaulle était anticommuniste et œuvra toute sa vie pour une Europe européenne, et non pas américaine, selon la devise « amis, alliés et non alignés ». Pourquoi Monnet et Schuman recevaient-ils, eux, des versements américains tenus secrets si la cause était noble ? Pourquoi y a-t-il eu des contreparties, des rapports d’activité ? [...] Je comprends que beaucoup voient l’idéal et la certitude de toute une vie universitaire ou militante s’effriter devant les faits et documents que je publie. Ce livre ferme un cycle d’enseignement idéologique. Il est la réponse aux gardiens d’un temple qui se fissure de toutes parts. A ce Moloch sans corps, sans âme, sans racines et sans postérité, j’oppose l’urgence de l’Europe véritable, celle des nations et de la civilisation européennes. L’Europe véritable exige la vérité."

L’ultime incarnation des historiens qui se sont fait une idée sentimentale du concept même d’historicité ne sont autres que ces torquemadas de l'Histoire qui jalonnent le temps à l’aide de lieux de mémoire ou de vérités assignées à jouer le rôle d’oracles. Aujourd'hui, une impression d'effroi et de révolte, face à l’abîme de l’ignorance dans lequel le pays semble être tombé, s'est installée dans la citée. Tout se passe comme si la sottise devenait la norme.

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