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Les Gilets jaunes exaspèrent les partisans de l'ordre républicain

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Qu'ils soient représentants de la majorité gouvernementale ou d'une grande partie de l'opposition ou des journalistes, ils sont de plus en plus nombreux à s'exaspérer du mouvement populaire qui occupe les rues des villes françaises tous les samedis depuis plus de cinq mois déjà.

Si Emmanuel Macron a accaparé des dizaines d'heures d'antennes TV pour les écouter, les doléances des Français semblent déjà enterrées. Le Grand Débat National, mis en place partout en France, ne servait qu'à gagner du temps, avant les élections européennes. Le président, qui a su accorder dix milliards d'euros seulement un mois après la première manifestation, n'a pas du tout l'intention de changer de cap à cause d'un mouvement qu'il ne comprend pas et qu'il n'en peut plus de voir prospérer.

La police a agi comme si le pays était dans l’imminence d’une guerre civile

Les stratégies employées par les soulèvements populaires n’ont pas eu le résultat escompté. En fait, les réponses politiques qui ont été apportées par le pouvoir permettent uniquement de diviser le front de la manifestation en offrant de petits avantages à quelques uns pour satisfaire certaines revendications. En favorisant une partie de la classe populaire paupérisée, le Président Macron cible un éclatement du mouvement.

Compte tenu de la proximité des élections européennes, quelques figures médiatiques des Gilets jaunes ont tenté de promouvoir la formation d'un "parti" des Gilets jaunes, mais cette initiative a directement subit le refus de la grande majorité des manifestants qui y voyaient là, certainement à juste titre, un dévoiement du mouvement.

Quelques membres du parti La République en marche (LREM) ont tenté d'expliquer que les manifestations légitimes et pacifiques de travailleurs, victimes de la crise des dix dernières années, étaient infiltrées par des bandes de casseurs. Ainsi, il ne restait plus que la répression comme remède pour mettre au pas le mouvement. Depuis le début de la révolte, la police a agi comme si le pays était dans l’imminence d’une guerre civile. Les contrôles préventifs ont été de plus en plus répandus et ont donné lieu à des milliers d’arrestations. L'utilisation d'armes de guerre de faible intensité, telles que des grenades anti-encerclement ou le fameux lanceur de balle de défense en caoutchouc LBD 40, fermement condamné par les instances européennes, a causé des blessures graves au cours des derniers mois.

Ce n'est pas par la politique que quelque chose peut changer

Pourtant, il n’a pas été possible de mettre fin à la présence des Gilets jaunes dans les rues. Il s'avère que les principales cibles à réprimer ne sont pas facilement identifiable. La sociologie complexe des Gilets jaunes n'a pas faciliter la tâche des gouvernants. La mobilisation regroupe diverses classes d'age (présence marquée de retraités parfois de plus de 70 ans), diverses classes sociales (des employés, des indépendants, des chômeurs, des retraités), diverses origines territoriales (provinces et périphéries) et différents parcours scolaires. Le mouvement des Gilets jaunes est en fait composé de personnes ordinaires, "normales", et représente un échantillon représentatif de l'ensemble du peuple de la classe moyenne de la société.

Il reste à comprendre pourquoi et comment, de semaine en semaine, un mouvement sans dirigeants, sans programmes ni objectifs définis et sans organisations établies, décide et peut continuer à occuper l'espace public. Il ne s'agit pas de revendiquer des droits ou de s'opposer à telle ou telle mesure de gouvernement, ni de construire un contre-pouvoir ou de créer un rapport de forces qui permettrait de renverser le "système". Les raisons qui ont conduit des milliers de personnes à rester tous les jours aux ronds-points et tous les samedis dans les grandes villes sont profondes et démontrent le malaise et la lassitude des laissés pour compte d'une partie de la population, victime de la mondialisation.

Un représentant du parti d'Emmanuel Macron a avoué, sans l'ombre d'une hésitation, que certaines des revendications sur le terrain ne pourraient être satisfaites. Le mouvement a démarré à partir de la protestation contre les taxes sur les carburants pour arriver à la demande de démission du Président de la République, à l'abolition du Sénat, à la destitution de l'Assemblée nationale. Les manifestants savent que ce n'est pas par la politique que quelque chose peut changer.

Les manifestations des samedis sont destinées à obtenir des concessions. Elles visent à construire une alternative plus ou moins révolutionnaire. La demande du RIC, référendum d’initiative populaire, est plus une revendication politique que l’expression d'une volonté réelle de supprimer la représentation politique.

Les gens partagent leurs peurs et essaient de dissoudre leur solitude et leur honte de vivre dans la misère et la pauvreté. Alors ils se redécouvrent en faisant des hypothèses, en imaginant des stratégies, en réfléchissant sur les mouvements de l'adversaire. Ils renforcent la solidarité collective et la puissance du mouvement. Les théories et les pratiques communes ont toujours été le pire cauchemar pour les classes dirigeantes.

Le mouvement contestataire commence à irriter

Chacun sait que la force des Gilets jaunes est celle de la persistance dans laquelle naissent de nouvelles relations, une prise de conscience radicale, des stratégies d’attaque. Ils transforment et inventent de nouvelles façons d'être dans l'espace collectif. L'acte est toujours décisif, la mobilisation envahi les rues et reste visible. Ceux qui occupent les appareils du gouvernement semble s'inquiéter, avec raison, du bruit médiatique créé par les manifestations. Briser une vitrine ou rester des heures devant les brigades et les véhicules blindés de la police sont des actes qui permettent de marquer les esprits. Les Gilets jaunes ont maintenant été correctement rattachés à une vision claire : la rue est à eux.

Les samedis se suivent et se ressemblent. À la fin de chacune de ces journées, dans les cortèges, personne ne cache la joie de se dire à samedi prochain. C'est la nouveauté de ce qui se passe depuis novembre 2018. Les mouvements de révolte sont des conditions, des formes de vie, qui s'affirment de manière permanente dans la pensée collective. Avoir le sentiment de ne pas compter dans l’imaginaire nationale est en soi une raison suffisante pour se révolter. Ce ne sera pas si facile de faire revenir les manifestants à leur ancienne solitude. Face à une hostilité qui ne repose pas principalement sur la politique, mais sur l'aspiration à une vie commune, les dirigeants commencent à montrer des signes d'inquiétude réelle même si le mouvement contestataire commence à irriter une grande partie des Français.

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