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Vingt ans de zone euro : les jeux sont faits, rien ne va plus

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Toutes les difficultés que connait la France, de l’insécurité au chômage, en passant par la santé, l’éducation, la justice et tant d’autres domaines, sont liées directement aux choix des dirigeants français des trente dernières années. Un des facteurs majeurs, et sans doute le plus important, de toutes les difficultés actuelles en France comme en Europe est la monnaie unique à l’origine de la chute réelle des salaires de toutes les classes moyennes et basses.

Pas un jour ne passe sans qu’un événement mettant en scène un ou plusieurs actes de violence, parfois extrêmes, ne se déroule sur le territoire de la France métropolitaine. Pas un jour sans qu’une manifestation revendicatrice ne laisse apparaître, sur les pages des journaux et des réseaux sociaux, les slogans dont les significations ne laissent aucun doute sur l’ampleur du ras-le-bol général.

L’austérité a été une maladie contagieuse pour toutes les classes moyennes

Les gens du peuple de toutes classes sociales, avocats, policiers, soignants, ouvriers, retraités, cheminots, agriculteurs, Gilets jaunes, etc. sont suffisamment en colère pour exprimer leur mécontentement devant ce qui leur paraît être l’incurie des dirigeants successifs depuis plus de 30 ans. Tous les domaines sont concernés. La situation ne fait que s’aggraver au point de se demander si la ruine continue du pays en trente ans n’est pas une volonté délibérée de ceux qui gouvernent.

Les difficultés actuelles en France, et en Europe, viennent principalement de la monnaie unique à l’origine de la chute réelle des salaires de toutes les classes moyennes et basses. Cette érosion des revenus des classes moyennes (hautes et basses) a été réalisée sous le manteau en particulier pour les retraites dont la perte est estimée à un peu moins de 8% sur les 5 dernières années, ainsi qu’à une manipulation des indices des prix à la consommation. L’austérité a été une maladie contagieuse pour toutes les classes moyennes à travers l’ensemble de la zone Euro.

L’économie européenne est entrée dans une récession technique

Tous les chiffres de toutes les analyses montrent le chemin parcouru par l'économie française et décrivent ce qui a mené à la désastreuse situation actuelle. Les décisions politiques, prises aux niveaux supranational et national, soutenues par une série de traités européens, ont préconisé de façon explicite des mesures dont les conséquences conduisent aux inégalités croissantes que les Gilets jaunes ont si violemment mises en exergue.

Les crises successives provoquées par l'austérité sont au diapason des directives la zone euro. Alors que le Brexit et Donald Trump font les gros titres, l’économie européenne est entrée dans une récession technique. L’OCDE et la Banque centrale européenne (BCE) ont toutes deux abaissé leurs prévisions de croissance pour l’Union européenne (UE). La BCE vient de relancer son programme d’achat d’emprunts publics, abandonné il y a à peine cinq mois. Le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, a déclaré récemment :

"Ne sous-estimez pas l'impact de la récession allemande [...] On parle beaucoup du Brexit, mais pas de la récession allemande, qui aura un impact significatif sur la croissance en Europe et peut avoir un impact sur la France, qui est l'un de ses principaux partenaires commerciaux."

Il n’est pas étonnant que Bruno Le Maire s’inquiète du risque d’une récession économique qui menace l’UE. La rhétorique croissante, qui met en accusation l’euro, se fait plus vigoureuse dans de nombreuses manifestations populaires en France. Conscient des risques politiques, le pouvoir français a pris l’initiative de s’octroyer une importante marge de manœuvre en matière de politique budgétaire, violant au passage ouvertement les règles budgétaires de l'Union économique et monétaire de l'UE, sans que cela ne pose apparemment le moindre problème.

Une crise du régime économique commencé après Maastricht

Les véritables origines de la perte d’une bonne partie des capacités financières et économiques de la France remontent au traité de Maastricht. Jusqu'au début des années 90, l’UE a connu une décennie de croissance économique relativement robuste au cours de laquelle la France a réussi à atteindre le revenu par habitant des tous meilleurs pays de la zone euro. Puis le déclin constant a commencé, pour littéralement effacer deux décennies de progression des revenus en France comme ailleurs en Europe. Puis de 2000 à 2007, l’économie française a commencé à éprouver des difficultés et a donc pris du retard sur de nombreux indicateurs comme le revenu par habitant, la productivité du travail, les investissements, les parts de marché à l’exportation, etc. Le renversement de la situation économique s'est produit après l'adoption de la superstructure juridique et politique imposée par le traité de Maastricht de 1992, qui a ouvert la voie à la création de l'union monétaire en 1999 et l'introduction de la monnaie commune en 2002.

Un profond euroscepticisme qui ne fait que se renforcer

Il y a 26 ans, lors d'un référendum aux résultats serrés, les Français ont approuvé le traité de Maastricht qui entra en vigueur le 1er novembre 1993, marquant une étape fondamentale de la construction européenne et un moment de sécession politique entre les partisans d’une union européenne renforcée et ceux qui refusaient la perte des pouvoirs nationaux au profit d’une oligarchie supranational. Depuis cela s’est traduit par un profond euroscepticisme qui ne fait que se renforcer.

L’Allemagne a été le seul pays à s’être réellement engagé avec constance dans l’austérité budgétaire et a réaliser les réformes structurelles imposées par les règles macroéconomiques du libéralisme et du mondialisme. Le pays le plus puissant a payé son assainissement budgétaire grâce à une modération salariale persistante et un taux de change surévalué qui ont eu pour conséquence de tuer la demande intérieure française. L’Allemagne a fait plus que la plupart des autres membres de la zone euro en termes d'austérité et de réformes structurelles auto-imposées pour répondre aux conditions de l'union monétaire. Cela a d’ailleurs induit un affaiblissement de la demande qui s’est reporté sur la décroissance de la production, la productivité, l'emploi et les revenus.

La faiblesse française est une leçon pour toutes les économies de la zone euro, mais sonne comme un avertissement, pas comme un exemple. Lorsque la France a signé le traité de Maastricht, son taux d'inflation élevé coexistait avec un taux de chômage inquiétant. L'inflation était attribuée au pouvoir excessif des syndicats et au système d’indexation des salaires sur l’indice des prix. Cela entraînait une forte poussée inflationniste et une contraction des bénéfices des entreprises, la croissance des salaires l'emportait sur la croissance de la productivité du travail. La réduction de l'inflation et le rétablissement de la rentabilité a entraîné une modération salariale. La France a un salaire minimum garanti et un système d’allocations de chômage généreux. Les taux de remplacement et de durée des allocations de chômage et des obligations pour y avoir droit sont les plus hauts en Europe. La protection de l’emploi des salariés en France est légèrement supérieure qu’en Allemagne.

La modération salariale en France s'est révélée être une stratégie efficace. Mais cela a contribué à réduire l’inflation à 3,4% en moyenne par an de 1992 à 1999 contre environ 9% en moyenne par an sur la période 1960-1992, puis à 2,5% par an de 1999 à 2008 et de 1,1% de 2008 à 2018. D'un point de vue structurel, la France (et l’UE) n'est plus sujette à une inflation élevée et accélérée. La modération des salaires a accru l'intensité du travail dans la croissance du PIB, sans pour autant réduire le chômage. Le taux de chômage en France a atteint un sommet au milieu des années 90, dépassant 10%, mais la déréglementation de la main-d'œuvre et la compression des salaires ont ramené le chômage à 8% en 2007 et à 9% en 2018. La déflation des salaires a entraîné une augmentation substantielle de la part des bénéfices des entreprises.

Les entreprises ont beaucoup gagné et les travailleurs ont beaucoup perdu

Dans les années 90, la reprise de la part des bénéfices était comparable à celle de l’Allemagne. Grâce à l’austérité et la modération salariale, les entreprises ont beaucoup gagné et les travailleurs ont beaucoup perdu. L'opération du malade a été un succès, mais malheureusement le patient est décédé. La cause du décès est un manque structurel de demande interne. Avec des salaires trop bas, la grande masse de la population en est réduite à freiner sa consommation, en quantité et en qualité.

Dès 2009, la France est passée, peu à peu, d’une politique de la demande, d'inspiration plutôt keynésienne, comportant un ensemble de mesures visant à favoriser la croissance en stimulant la demande, en augmentant le SMIC ou le salaire des fonctionnaires, à une politique de l'offre, d'inspiration libérale, rassemblant un ensemble de mesures favorisant l'offre avec un abaissement des impôts ou des charges sociales sur les entreprises, etc.

Matraquage incessant des médias pour persuader que tout va bien

Aujourd'hui l'industrie française a un grave problème de compétitivité. Ceci conduit à des pertes de capacité de production, de parts de marché, d'emplois dans l'industrie, à la dégradation du commerce extérieur, à la baisse du niveau des emplois, à l'affaiblissement des salaires. Certaines réformes sont nécessaires en particulier celles concernant les retraites, l’efficacité de l'État, la fiscalité, l’éducation, pour dégager des marges de manœuvre qui servent à améliorer la situation de l'industrie.

La perte de part de marché s'est fortement concentrée sur les segments de marché plus traditionnels, caractérisés par une forte exposition à la concurrence. À mesure que la Chine et les autres économies émergentes continueront d’accroître leurs capacités de production et leur compétitivité, les pressions concurrentielles s’accroîtront également dans les segments des technologies de moyenne et haute intensité.

Malgré le matraquage incessant des médias pour persuader que tout va bien, que le chômage baisse alors que la croissance n’est que de 1%, la paralysie actuelle et la tension populaire qui règne en France est un signal d'alarme pour la zone euro.

Le gouvernement devrait choisir une orientation sans équivoque de l'économie par le biais d'investissements publics plus importants, dans les infrastructures publiques et dans la conversion écologique des systèmes d'énergie et le transport et de nouvelles politiques industrielles visant à promouvoir l'innovation, l'esprit d'entreprise et une plus grande compétitivité technologique. L'austérité et la suppression de la croissance des salaires réels doivent cesser.

Mais toute stratégie de développement est incompatible avec le respect des contraintes macroéconomiques de l'UE et la stabilité des marchés financiers. Alors la stagnation continuera à alimenter le ressentiment et les forces anti-euro en France. Cela déstabilisera non seulement la France, mais l'ensemble de la zone euro.

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