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Immigration, multiculturalisme : le libéralisme de Macron et Merkel serait-il en retard d'une guerre ?

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Lors d'une interview accordée au Financial Times, Vladimir Poutine a déclaré que le libéralisme était "devenu obsolète". Selon le président russe, une écrasante majorité de la population s'opposerait maintenant aux idées libérales sur les réfugiés, c'est-à-dire à l'immigration de masse qui touche l'Europe à cause des valeurs libérales de l'Union européenne. Déjà certaines puissances occidentales ont admis en privé que le multiculturalisme n'était plus tenable.

Dans cette interview publiée fin juin, Vladimir Poutine, s'oppose radicalement au libéralisme de la chancelière allemande Angela Merkel en matière d'immigration. Cette dernière avait ouvert la porte à un million de réfugiés en provenance du Moyen-Orient.

"Le libéralisme présuppose que rien ne doit être fait. Les migrants ont le droit de tuer, de piller et de violer en toute impunité parce que leurs droits, en tant que migrants, doivent être protégés. C'est quoi, ces droits ? Tout délit doit être puni. [...] Aussi la pensée libérale est-elle dépassée. Elle entre en conflit avec l'intérêt de la majorité écrasante de la population [...]. Les valeurs traditionnelles sont plus stables et plus importantes pour des millions de gens que cette pensée libérale qui, à mon avis, est en train de disparaître."

Le chef du Conseil européen Donald Tusk a alors rapidement critiqué ces propos en déclarant défendre "sans équivoque la démocratie progressiste" qui s'oppose à "l'autoritarisme, le culte de la personnalité et la loi des oligarques", estimant que :

"Quiconque affirme que la démocratie progressiste est obsolète dit par là même que les libertés sont obsolètes, que l'état de droit est obsolète et que les droits de l'homme sont obsolètes."

Il semble qu'il était vraiment à bout de force à la fin de son mandat pour sortir un argument si léger pour défendre l'Europe. En effet, le libéralisme est défini par ses trois aspect, économique, politique et sociétal, englobant tout ce qui se rapporte aux divers aspects de la vie sociale des individus, en ce qu'ils constituent une société organisée, comme les mœurs, la morale, le multiculturalisme.

Le libéralisme sociétal est lié à la protection des groupes minoritaires

Le libéralisme est donc compliqué à cerner dans tous ses aspects, car ils peuvent se contredire dans la vie concrète des gens. Cette idéologie mise en pratique met l'accent sur la concurrence libre et le marché comme autorégulateur. C'est une idéologie sœur jumelle de la mondialisation, prônant une intervention la plus faible possible des pouvoirs publics dans l'économie. Le libéralisme politique repose sur la croyance au progrès, à la bonté essentielle de l'humanité, à l'autonomie de l'individu et à la défense des libertés en général. Enfin, le libéralisme sociétal est lié à la protection des groupes minoritaires et à la promotion de réponses adaptées aux questions posées par des minorités telles que le mariage et les droits des LGBT. Le libéralisme a toujours été considéré comme la norme dans de nombreux pays depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Combattu par les idéologies contraires, socialistes et souvent totalitaires, il est fréquent de lire ou d'entendre le terme "libéral" utilisé comme une insulte par certains alors que sa sa signification varie beaucoup d'un pays à l'autre, d'une culture à l'autre, d'une période à l'autre. Semblant donc se concentrer sur le libéralisme social et politique, Poutine a critiqué l'approche de certains gouvernements occidentaux et a spécifiquement mentionné les questions d'immigration, de multiculturalisme et de LGBT qui tiennent le haut du pavais des difficultés pour les pays visés.

Viktor Orbán a déclaré qu'il souhaitait créer un État illibéral

Le président russe n'est pas le seul leader mondial à ne pas aimer le terme "libéralisme". Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán a expressément déclaré qu'il souhaitait créer un État illibéral, disqualifiant en son principe même la vision libérale (illibéralisme), estimant que les systèmes forts, voire autoritaires, comme ceux de la Chine et de la Russie, fonctionnent mieux que les systèmes libéraux occidentaux. Des régimes soit disant "démocratiques" où, dans la réalité, une poignée de privilégiés tiennent tous les pouvoirs. Cependant, de plus en plus d'articles de journaux et de livres s’intéressent au sujet du libéralisme déclinant. Ces derniers temps plusieurs événements politiques viennent renforcer l'hypothèse du déclin du libéralisme comme en témoigne le soutien apporté au Brexit du Royaume-Uni, aux dirigeants populistes, notamment Donald Trump aux États-Unis,ou encore le succès du nationaliste Matteo Salvini en Italie.

Il est évident que le type d'ordre libéral que nous avions jusqu'à la crise de 2008 est en difficulté, le ralentissement financier de 2008 ayant été un tournant majeur qui a amené la mondialisation à être remise en cause. Cela a entraîné des questions d'identité et de culture, les peuples se rendant compte que leurs pays respectifs n'étaient plus vraiment les leurs.

Pour l'instant, l'occident vit toujours dans une économie mondiale libérale et la plupart des pays du monde sont des démocraties libérales et non autoritaires, bien que le libéralisme doit résoudre les problèmes de stagnation des salaires et la perte de revenus. Angela Merkel a sans doute commis une erreur fondamentale en accueillant plus d'un million de réfugiés, principalement originaires de Syrie, sans l'avis du peuple allemand et sans en discuter avec les autres dirigeants européens. C'est l'idéologie libérale qui présuppose que les immigrés peuvent envahir les territoires d'un pays en toute impunité, car leurs droits en tant que migrants doivent être protégés.

Les Gilets jaunes mettent en cause la politique de Macron qui serait libérale et autoritaire

La société multiculturelle est un échec. Une majorité de personnes dans les pays de l'UE estiment que les immigrants augmentent le risque de terrorisme ou de criminalité. Les dernières élections ont montré qu'il y avait beaucoup d'insatisfaction à l'égard de l'establishment politique de l'UE, et des pratiques liées à l'immigration. Lors des élections au Parlement européen, les partis populistes et nationalistes s'en sont bien sortis en Italie, en France et en Hongrie. Au Royaume-Uni, c'est le parti eurosceptique du Brexit qui a remporté le plus de sièges. Le souverainisme ou nationalisme de droite s'étend en Europe. La Scandinavie semble avoir suivi un schéma différent : le Danemark, la Suède et la Finlande ont tous élu des gouvernements de gauche au cours de la dernière année.

C'est dans ce contexte que le Président français gouverne sans partage. Les Gilets jaunes mettent en cause la politique de Macron qui serait, selon eux, libérale et autoritaire. La notion de libéralisme autoritaire n'est pas nouvelle. Il s'agit même d'un oxymore, car le libéralisme politique s'oppose en principe à l'autoritarisme comme à l'absolutisme. La notion de libéralisme autoritaire a pu se retrouver, après 1945, dans certaines formulations de l'ordolibéralisme allemand, avec l'idée d'un État fort nécessaire pour permettre la réussite d'un néolibéralisme économique qui remplace le libéralisme politique.

Macron met en oeuvre un libéralisme économique agressif

La qualification de libéralisme autoritaire que pourrait prendre Emmanuel Macron serait plutôt due à un mode de gouvernement qui, tout en demeurant dans le cadre démocratique, entend faire passer en force des projets de réforme économique radicalement libéraux. Déjà le programme du candidat François Fillon aux dernières élections présidentielles laissait paraître l'allure d'un libéralisme autoritaire, lorsque dans un discours prononcé devant une assemblée de patrons, le candidat de droite annonçait son intention de recourir, à coups d'ordonnances et de 49.3, à une guerre éclair pour imposer la libéralisation du marché du travail, supprimer des centaines de milliers de postes de fonctionnaires, amputer l'État social, alléger la fiscalité du capital, etc. Un programme de diète pour répondre aux attentes du libéralisme mondialisé, à la mode de son modèle, Margaret Thatcher avec son libéralisme autoritaire qui eut recours à une stratégie de boxeur pour démanteler les bastions du travaillisme et du syndicalisme anglais, déréguler et privatiser des pans entiers de l'économie nationale, en répétant qu'aucune autre alternative était possible.

Emmanuel Macron met en oeuvre un libéralisme économique agressif, démantelant le code du travail, facilitant les licenciements, plafonnant les indemnités prud'homales, abolissant le statut des cheminots, supprimant l'impôt sur la fortune, allégeant l'imposition du capital, etc. Il relance la mesure de lutte contre l'évasion fiscale pourtant prise par un président de droite, Nicolas Sarkozy. Macron a cumulé les réformes en recourant aux ordonnances, tout en dédaignant les négociations syndicales et en limitant le débat parlementaire. Il a récupérer les fruits de son action en étant contraint de réprimer violemment les Gilets jaunes au moment des émeutes de décembre 2018. Le Président français a entériné un traitement essentiellement sécuritaire de la contestation populaire pour finalement céder à quelques revendications sociales. Il a laissé apparaître sa froideur et un certain dédain du peuple en restant longtemps d'une surdité inquiétante. 

La politique de Trump introduit de nouvelles tensions dans l'ordre international

Le grignotage des garanties juridiques au profit de procédures d'urgence décidées et encadrées par des autorités administratives, la loi sur le secret des affaires, le droit de regard et de contrôle démocratique sur le journalisme d'investigation ou les lanceurs d'alerte, montrent bien que le Président a théorisé son pouvoir comme celui d'une autorité de style monarchique. "Président des riches" et "autoritaire" sont les étiquettes qui lui collent maintenant à la peau car elles s'appliquent bien à de nombreux aspects de sa présidence au terme des deux premières années de son mandat.

La politique de Donald Trump introduit de nouvelles tensions dans l'ordre international, dont les États-Unis ont été les pionniers depuis le début du XXème siècle et plus particulièrement la Seconde Guerre mondiale. Même la croissance de la Chine et l'affirmation renouvelée de la Russie remettent de plus en plus en question l'ordre libéral occidental. Les signes d'une "fin du monde" se multiplient, tout ce qui était jusqu'à présent considéré presque acquis, avec des conséquences de plus en plus profondes sur la coexistence internationale, sur les organisations multilatérales et même sur le cadre institutionnel au sein de la société, se fissure. La crise d’identité européenne qui, à présent, semble être de nature systémique à la fois au niveau institutionnel et dans les relations bilatérales entre certains pays membres, continue de se manifester sur différents sujets parmi lesquels se distinguent les flux migratoires, les relations avec la Russie et la réforme de la Gouvernance de l'UE. 

La montée des mouvements souverainistes et nationalistes crée un climat de méfiance

La crise économique et la fragilité européenne, principalement en raison de la faible croissance et de la persistance d’une dette publique élevée, reste considéré comme le principal danger pour la France. Le climat d'incertitude et de tensions politiques en Europe, caractérisé par les difficultés du gouvernement à réaliser de vraies réformes économiques, ainsi que les tensions sur la stabilité financière mondiale, sont les menaces les plus perçues par les peuples européens. Les difficiles négociations entre Londres et Bruxelles sur les méthodes et le calendrier de la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union ont accru le sentiment d’incertitude et de stagnation institutionnelle au niveau communautaire, alors que la montée des mouvements souverainistes et nationalistes, qui accusent l'Europe des crises économique et politico-sociales, crée un climat de méfiance autour de l'utilité même du Projet européen. 

Le Président Macron s'accroche aux idéaux libérales et mondialistes d'un monde qui change rapidement pour se diriger, sous l'impulsion des Anglais et des Américains, et sous la menace d'une modification inquiétante du climat, vers un retour aux souverainismes et aux échanges bilatéraux. Il est coutumier de prétendre que la France est toujours en retard d'une guerre, Emmanuel Macron va peut-être confirmer cette réputation.

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