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L'hégémonie de la peur a remplacé l'ère des compromis

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L'hégémonie de la peur a remplacé l'ère des compromis forcés, ceux de l'équilibre mondial actuel de la financiarisation et de la dette qui repose sur la diabolisation de l'autre. La crise économique qui a débuté en 2008 est une crise systémique du mode de production capitaliste. 

Le capital, en tant que force sociale incluant la société et son environnement naturel, semble devenir incapable de reproduire correctement sa base sociale et naturelle. L'hégémonie est une manière de pratiquer une domination de classe basée sur le consensus plutôt que sur la force. Une forme de consensus, actif parmi les différents groupes de l'ensemble de la société, unis par un concept spécifique de contrôle, et passif pour ceux qui n'en font pas partie et qui n'ont pas le pouvoir de le modifier ou de concevoir le monde différemment. Dans les périodes hégémoniques, la société assimile et donc accepte les principes et les règles sur lesquels repose le pouvoir de la partie dominante considérée comme normale. Mais le capital dans sa totalité n’exerce pas d'hégémonie, mais il s'agit surtout d'une fraction spécifique du capital, celui de la finance commerciale, celle dont l'objectif est de faire de l'argent avec l'argent des autres. 

Le capital monétaire ou social représente le capital dans sa forme la plus abstraite et se présente sous la forme de capital bancaire. C'est la source de la discipline capitaliste, imposée à chaque structure étatique par le biais de la concurrence. Ce sont les pays, comme les grandes entreprises, qui transmettent aux travailleurs la discipline de marché et ses rigueurs. Cependant, le capitalisme reste un concept insaisissable, en mouvement continu, composé de sujets privés en concurrence constante les uns avec les autres, dont les intérêts communs sont toujours provisoires et sans cesse remis en cause.

Chaque formation sociale et politique d'une classe est supervisée par des élites eux-mêmes formées par des organisations intellectuelles, comme l’école Nationale d'Administration (ENA), qui confèrent une cohérence formatée aux intérêts des élites. Ces derniers développent des concepts de contrôle, parfois des projets hégémoniques, en concurrence les uns avec les autres, c'est sur la base de leur capacité à obtenir un soutien de masse et à régir les relations avec les autres fractions sociales, qu'ils seront plus ou moins hégémoniques. Dans l'Union Européenne (UE) les voies alternatives à la politique économique néolibérale englobant la privatisation, la libéralisation, les banques centrales indépendantes, sont rendues constitutionnellement impossibles dans la zone euro. En ce sens L'UE est une forme de pouvoir hégémonique affirmée, entretenue par des structures oligarchiques et lobbyistes, peu à peu élaborées au fil des lois qu'elle se crée pour accroître sans cesse son hégémonie.

Les États sont en conflit permanent sans combat armé, sans morts dans des tranchées

En l’absence de véritables alternatives électorales, de plus en plus d’éléments esthétiques et médiatiques se mêlent au processus politique. Ce que les gens votent finalement est très différent de ce qu'un simple calcul de leurs intérêts matériels pourrait suggérer. Les gens votent souvent totalement contre leurs intérêts. De ce point de vue, la morale et la fausse conscience sont l'état normal des choses. Le domaine hégémonique le plus complet est toujours le plus coercitif.

Les aspects nécessaires pour parvenir à l'hégémonie sont la capacité à parvenir à des compromis avec d'autres fractions, de régir le processus de travail, les relations commerciales et internationales, et à respecter les exigences fondamentales de l'accumulation capitaliste. La distinction entre les concepts de contrôle hégémonique et les mythes révolutionnaires est dépourvue de logique interne et de base sociale.

C’est à partir de cet espace socio-politique que la classe capitaliste a organisé son armure de coercition et s'est assuré l'expansion progressive de la discipline capitaliste. L'état le plus puissant, le Royaume-Uni puis les États-Unis, a organisé non seulement sa prééminence militaire contre les ennemis, mais aussi les aspects coercitifs nécessaires à la classe capitaliste transnationale, et a imposé par la force les différentes et complexes contraintes silencieuses des relations économiques.

Les États sont en conflit permanent sans combat armé, sans morts dans des tranchées. Les combats se font en costume cravate, à coup de clics. Les États en conflit ont utilisé la force perturbatrice du capital transnational et ont donné une impulsion à un développement endogène. Dans ces États, les rôles sociaux de la classe dominante au pouvoir, les capitalistes, de la classe dirigeante et gestionnaire, et de la classe du pouvoir militaire, se confondent en une seule et même classe d’État. Le pouvoir découle du contrôle de l'appareil d'État, et dans certains cas radicaux de la totalité des forces productives, en particulier dans les pays totalitaires. Cette classe d’État, quel que soit son profil sociologique spécifique, aristocratique, bourgeois, technique, religieux, vise à mobiliser l’économie et la société par le biais de formes plus ou moins avancées de planification économique.

L'existence d'États en conflit a été la base du développement de l'Occident et un facteur de stabilisation

La classe capitaliste délègue aux élites stratégiques, comme la Commission trilatérale, le Forum économique mondial, etc.., l’articulation des concepts de contrôle, dans les limites desquels une classe gouvernementale gère les affaires quotidiennes de l’État. La discipline est celle imposée par la classe d'État et ses objectifs de développement, et non par le capital. La France napoléonienne, l'Allemagne de Bismarck puis de Hitler, ont suivi cette trajectoire de développement, mais la forme la plus complète de statut opposé fut bien sûr l'Union soviétique.

L'idéologie qui légitime le pouvoir d'une classe d'État est plus visible, tandis que l'idéologie hégémonique se cache par définition dans les replis de la vie quotidienne. C’est une force du monde occidental. Chasser Blair, Bush ou Trump est aussi facile que de les élire en cas de besoin, mais cela ne change pas les éléments essentiels du pouvoir de la classe dirigeante. Tout peut changer car tout reste identique.

L'existence d'États en conflit a été la base du développement de l'Occident et un facteur de stabilisation. La simple existence de l'Union soviétique a été un facteur essentiel de la montée de la social-démocratie en Europe. Le pouvoir déstabilisateur du capital financier et commercial a été à son tour freiné par l'existence du bloc soviétique et n'a été libéré qu'après 1991. C'est pourquoi l'ère du compromis d'après-guerre entre capital et travail est difficile à reproduire. Les deux guerres mondiales ont affaibli l'emprise de la classe dirigeante sur la société, sa capacité et sa légitimité à la guider. Cela a encouragé les capitalistes à réinvestir les bénéfices dans la production, générant ainsi un cercle vertueux d'augmentation des investissements, des salaires et des profits.

La vague de grèves qui a secoué les économies capitalistes dans les années 1968-1969 a démontré à la classe capitaliste que les compromis étaient trop longs à obtenir. L'interrègne des années soixante-dix a vu l'explosion de la liquidité de l'économie mondiale à la suite de la fin des accords de Bretton Woods en 1971. L’expansion incontrôlée des dollars, gérée par les marchés des eurodollars à Londres, a permis aux compromis de la classe nationale de se poursuivre pendant encore une décennie, parallèlement à la distension avec le bloc soviétique. En particulier, les pays socialistes et les pays non alignés ont bénéficié d'une importante liquidité à taux réels négatifs pour financer leurs politiques d'industrialisation.

La prise de contrôle du secteur financier sur l'appareil d'État est apparue de manière bouleversante avec la crise de 2008

L'élément clé de la transition vers le néolibéralisme est la mutation sous forme de compromis avec les travailleurs. Il devient un lien avec l'accès à la propriété de la classe moyenne, grâce à l'augmentation constante des valeurs boursières favorisée par la déréglementation. La création des revenus financiers a culminé en 1999 avec l'abrogation de la loi Glass-Steagall, qui a séparé effectivement les banques d'investissement des banques commerciales. Cependant, ce n'est que depuis l'effondrement de l'URSS que la notion de contrôle est entièrement consolidée. Les éléments constitutifs sont :

  • L’émergence d’une forme prédatrice de capital commercial en tant que moteur de l’accumulation, avec ses bulles et ses crises. L’objectif n’est pas d’investir dans un actif donné pour obtenir des dividendes, mais d’acheter et de revendre des actifs financiers, en partie réelle. Les actifs qui ne produisent pas de valeur obtiennent des bénéfices par le biais de mouvements de prix.
  • L'augmentation exponentielle de la main-d'œuvre mondiale avec l'ouverture de la Chine aux investissements étrangers. La relation entre les travailleurs et le capital transnational devient de plus en plus immédiate, c’est-à-dire qu’elle ne dépend pas de l’appareil de protection sociale de l’État, dans une logique de recherche du profit à court terme, tout en atténuant la nécessité de maintenir un niveau adéquat de demande effective et de protéger les entreprises. La base humaine de l'accumulation est dans la santé, l'éducation publique, les subventions, les aides sociales, etc. Dans l’imaginaire collectif, cette régression a résonné comme une immersion dans la société du risque et de entrepreneuriat.
  • L'effondrement des salaires, compensé par l'augmentation de la dette qui a alimenté les bulles financières.

La prise de contrôle du secteur financier sur l'appareil d'État est apparue de manière bouleversante avec la crise de 2008, qui a vu les principaux gouvernements occidentaux intervenir pour restaurer la richesse de l'élite financière et sauver le système financier, en renforçant ainsi leur domaine. Après les renflouements, la politique d' assouplissement quantitatif et les taux d'intérêt au minimum ont permis une augmentation de la liquidité de 25 000 milliards de dollars, alimentant ainsi le pays de Cocagne des milliardaires. Aux États-Unis, le secteur bancaire parallèle contrôle encore aujourd'hui près de 30 000 milliards de dollars, tandis que la quarantaine des premières banques ordinaires s’arrêtent à 10 000 milliards de dollars.

En parallèle, un processus puissant de réallocation de la production s'est mis en route. Entre 1900 et 1980, près de 80% de la production mondiale de biens et de services était concentrée en Europe et aux États-Unis. Elle elle a été réduite depuis 2010 à environ 50%, comme en 1860, et pourrait continuer à diminuer jusqu'à atteindre 20 à 30% au cours du XXIe siècle. Il reste le revenu d’une production généralisée grâce à la recentralisation des bénéfices globaux en Occident. Les États-Unis, en particulier, se présentent aujourd'hui sur la scène internationale comme un géant militaire très fortement armé, mais dont la survie dépend du maintien de son contrôle financier sur la production et les ressources dispersées à l'échelle mondiale. C’est une base sur laquelle construire une hégémonie devient précaire, ne serait-ce que du fait de la souveraineté formelle des autres États. De cette faiblesse découle le poids toujours plus grand des instruments coercitifs, essentiellement militaires, pour stabiliser et maintenir l'hégémonique.

Avec l’effondrement de l’URSS, le problème de la classe dirigeante américaine devient cependant celui de justifier l’existence d’un secteur militaire américain sans précédent, il reste le plus important au monde, 40% du total mondial, trois fois celui de la Chine et presque dix fois celui de la Russie.

C’est au début des années 90, face à l’émergence de projets de réduction des dépenses militaires en faveur des dépenses sociales, que le projet néoconservateur de relance du secteur de la défense a pris forme, dans le but de contenir les capacités militaires autonomes des pays en développement. alliés et promouvoir les guerres préventives, ce qui constitue une violation de la Charte des Nations Unies. Les interventions illégales en Bosnie et en Serbie ont repositionné l’OTAN en mode offensif, favorisant son expansion en Europe de l’Est de manière anti-russe, en violation des accords passés avec Gorbacev en 1991. La réceptivité des classes moyennes occidentales aux interprétations éthiques de la politique étrangère a transformé de manière perverse le pacifisme des années 80 en un appui généralisé aux guerres humanitaires des années 90.

Le 11 septembre, les États-Unis ont autorisé la promotion d'interventions préventives

La crise de 2008 a perturbé l'aspect hégémonique de l'impérialisme euro-atlantique et du néolibéralisme. En n'offrant pas de réels compromis à la population, les récompenses matérielles sont remplacées par une esthétique politique qui stimule la peur du terrorisme et diabolise les États étrangers. Cette politique de la peur est associée à la distorsion trompeuse constante des faits par les principaux médias, qui contamine maintenant tout le débat public. Les phénomènes de guerre permanente et de surveillance totale doivent être lus sous cet angle; ils permettent à la population d'être régulée dans un climat de peur, empêchant la résistance.

Le tournant, qui en a fait un élément structurel de la nouvelle modernité, a été le 11 septembre. Les transformations politiques sont motivées par des mythes reposant sur des événements majeurs. Ces événements créent des conjectures générationnelles de masse qui sont fixées dans l'esprit de ceux qui les vivent. Ces événements ne doivent pas nécessairement être vrais, ce qui compte c’est qu’elles soient présumées vraies. Elles doivent cependant être partagés par l'ensemble de la communauté politique. La dissidence doit être présentée comme étant une théorie du complot, fruit de fausses nouvelles.

Le 11 septembre, les États-Unis ont autorisé la promotion d'interventions préventives et de guerres sales dans un climat d'acquiescement général. Guerres illégales contre l'Afghanistan, l'Irak et la Libye, opérations au Yémen, en Somalie et en Syrie, ainsi que la politique d'assassinats ciblés effectués sous la présidence Obama avec des drones et la guerre secrète contre l'Iran. Nous sommes maintenant pleinement projeter dans l’ère de la guerre permanente dont parlait Orwell dans son livre "1984". Au-delà de leurs objectifs géopolitiques les groupes au pouvoir font la guerre à leurs subordonnés et la fin de la guerre ne consiste pas à obtenir ou à empêcher des conquêtes territoriales, mais à préserver la structure de la société.

La finance règne en Occident

Le secteur militaire américain sert également d’incubateur au développement technologique des secteurs les plus innovants, tels que les technologies de l’information et de la communication, qui sont également utilisés à des fins militaires, le rôle de la CIA dans le développement de Google est connu. Tout cela est rendu possible par le rôle du dollar, en tant que monnaie de réserve mondiale, qui permet aux États-Unis de maintenir d’énormes déficits de sa balance des paiements sans avoir à dévaluer la monnaie. Cela consiste dans les faits en la possibilité d’imprimer de la monnaie presque à volonté, pour des investissements et des importations, un privilège extraordinaire dont ne jouissent que les États-Unis.

Dans la configuration actuelle des forces, la finance règne en Occident, encadrée comme une force auxiliaire par la technologie de l’information et le secteur militaire. Dans le même temps, l'endettement, stimulé par un crédit bon marché, atteint des limites. La hausse inévitable des taux d’intérêt générera vraisemblablement une nouvelle phase douloureuse de déflation de la dette, réduction de la dette forcée, austérité, faillites bancaires.

Cependant, le jeu ne se joue pas uniquement dans l'Ouest. La Chine, bien que soumise également aux forces du capitalisme financier, présente aujourd'hui certains éléments de l' État candidat. Pékin a réagi à la crise de 2008 avec un programme d'investissement massif, 45% du PIB, dans les infrastructures. Le bloc eurasien, le portier de Washington, a toujours eu pour objectif de créer des tensions entre l'Europe, la Russie et la Chine afin d'empêcher la coopération entre les forces eurasiennes, la seule configuration géopolitique potentielle capable de défier le cœur de l'hégémonie des États-unis.

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