Société du progrès : quand la solitude devient mortelle

Dans notre société moderne, sous l’ère du progrès et du numérique, de très nombreuses personnes vivent paradoxalement dans une solitude incroyable. Souvent, le sentiment d’abandon conduit à une négligence totale de soi. Parfois, dans les cas extrêmes, la mort vient frapper à la porte.

C'est une tragédie de constater qu'une âme isolée du monde, sans famille, sans amis, peut décéder dans l'indifférence, sans que personne de l’entourage ne s’émeuve. Le corps se retrouve au bout de plusieurs jours, parfois même de plusieurs semaines et ce sont souvent les odeurs produites par la décomposition des organes qui permettent au voisinage de prendre conscience de ce qui s’est passé. Ce sont d’ailleurs généralement les propriétaires ou les voisins qui appellent la police.

La canicule de l'été 2003 a été à l'origine de 70 000 décès en Europe, plus de 20 000 avant le mois d'août, mois pourtant le plus chaud de cette vague de chaleur, avec des températures de plus de 40 degrés. En France, le chiffre de 25 000 morts des conséquences de la canicule a été avancé par les syndicats des urgentistes.

Difficile de réaliser que des êtres humains aient pu vivre dans ces conditions

Et il convient de décrire l'horreur, dans toutes les habitations où un décès solitaire s'est produit, pour prendre conscience de ce mal qui touche les sociétés individualistes. Les odeurs assaillent dès que la porte d'entrée s'ouvre. C'est une véritable et insupportable agression des sens. Elles pénètrent même sous un masque à gaz professionnel que portent les opérateurs ainsi que sur la combinaison qui les protège, collant aux narines, à la peau et aux cheveux.

Il arrive qu'une fois à l’intérieur de la maison d'une personne marginalisée ou simplement laissée seule la vision de la scène dépasse l‘imagination. Dans de nombreux cas, le sol n’est plus visible, encombré de tout ce qui a été accumulé au cours des années. Des dizaine ou centaines d’objets de toutes sortes et parfois d’innombrables livres et journaux inondent le sol. On y retrouve également, c'est plus écœurant, des récipients de nourriture qui pourrie, des montagnes de couches souillées d’excréments, des bouteilles, de la moisissure et partout d'innombrables insectes, notamment des mouches, des vers et des cafards. Difficile de réaliser que des êtres humains aient pu vivre dans ces conditions jusqu'aux derniers instants de leur vie, quelques jours à peine avant l'entrée des opérateurs.

Entre 8 à 9 millions de personnes au dessous du seuil de pauvreté

Quant au phénomène du suicide, il est devenu ces dernières années préoccupant. La France a l’un des taux de suicide les plus élevés d’Europe, avec près de 9000 suicides par an (en moyenne, 25 suicides par jour). Les chiffres ne semblent pas s’améliorer d’année en année. Le phénomène, qui affecte plus les hommes que les femmes, touche toutes les tranches d’âge et n'est pas seulement lié à la pauvreté. Parmi les facteurs déterminants, on retrouve également la détresse professionnelle, l’isolement social et la solitude.

Aujourd'hui, l'INSEE estime que la France abrite entre 8 à 9 millions de personnes vivants au dessous du seuil de pauvreté, soit environ 7% de la population, dont 20% d’enfants. Environ 2 millions de personnes risquent l'isolement social, c'est-à-dire qu'elles entretiennent très peu de relations avec autrui. Sans amis ou parents, elles ont pour seule compagnie un ou plusieurs animaux de compagnie. La plupart du temps, même dans les situations les plus extrêmes où leur vie est sérieusement menacée, ces personnes totalement hors du monde sont incapables de demander la moindre aide aux autres.

Il s’agit souvent de personnes solitaires qui ont subi des échecs professionnels dans leurs relations amoureuses, ou qui se sont laissées complètement aller à vivre dans un état de négligence de soi après le décès de leur conjoint. Sans soutien, l'abandon est total. Dans ces conditions, les relations humaines deviennent impossibles et cette déchéance se passe dans un profond silence à l'insu de tous. Dans l’entourage même le plus proche personne ne se rend compte du drame qui se joue.

La "société sans relations humaines", un horrible oxymore

La société des réseaux sociaux, du mobile, du tout numérique est mise à mal. Il y a quelques décennies à peine, soutenue par un réseau de connaissances, d'amis et de parents qui s'aiment et se soucient les uns des autres, les structures sociales étaient encore constituées à partir de relations humaines. Nous sommes maintenant passés dans le monde du numérique et de la financiarisation, celle qui a crée son Frankenstein avec la "société sans relations humaines", un horrible oxymore. La dimension humaniste de la société semble maintenant obsolète, dépassée, déconsidérée.

Les relations humaines d'après-guerre ont été systématiquement déchirées à la fois à l'extérieur et à l'intérieur de la famille. Jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la famille était composée de membres d'au moins trois générations différentes : les grands-parents, les parents et les enfants. Et chaque famille avait également des liens étroits avec ses voisins et ses proches. Le vivre-ensemble était une réalité. Tous partageaient une même culture. Il était impensable de laisser quelqu'un mourir seul.

Les relations humaines se sont désintégrées

Tout cela a été déchiré par le mondialisme qui, au lendemain de la guerre, a décidé de se concentrer uniquement sur le développement économique au détriment de tout le reste. Et si nous regardons les soixante-dix dernières années de l’histoire de notre pays, c’est un bel observatoire qui permet de comprendre comment et dans quelle mesure le mondialisme multiculturel peut détruire les relations humaines. Ceci s’est produit dans tous les pays industrialisés avec une intensité et des conséquences variables.

De plus, dans les pays occidentaux, les citoyens ont perdu une grande partie de la gestion des espaces communs des villes tels que les rues, les places, les parcs, etc. qui sont alors devenus des espaces publics gérés par le public et qui ne sont plus des espaces de vie pour tous. Les villages se sont dépeuplés, les commerces ont disparu et, au sein des familles, peu à peu, les relations humaines se sont désintégrées. Sous la pression énorme de la société capitaliste, dans beaucoup de familles mononuclées, le père est tellement absorbé par le travail qu'il est devenu un personnage presque absent.

Conséquence extrême mais logique de cette évolution, ou plutôt de l'involution de la famille, le nombre de personnes vivant seules est en augmentation. Pour les Français d'aujourd'hui, fonder une famille devient tout simplement une option, rien de plus. Le chemin vers l'homme sans famille est peut-être déjà tout tracé. Il semble acté que beaucoup de ceux qui vivent seuls aujourd'hui mourront également seuls demain.

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